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Bonbon-susucre







Le présent texte s'adresse en particulier aux adolescents qui sont dans une bonne école, qui vivent éventuellement dans une famille bien organisée et qui croient que le reste de la nation et du monde civilisé sont ainsi rationnels et productifs.

« Bonbon-susucre » est une expression qui m'est venue à l'esprit pendant que j'essayais de faire comprendre à un ami qu'il doit arrêter de fumer. Il m'a simplement répondu que c'est bon de fumer. Ses lèvres ont involontairement fait un mouvement qui était à mi-chemin entre téter un sein et sucer un bonbon.

« C'est bien, parce que c'est bonbon-susucre. »

Pour un caïd à l'école, terroriser un condisciple pour qu'il donne son smartphone, est une bonne chose parce qu'avoir le smartphone en main est bonbon-susucre.

Cela existe aussi en version intellectuelle. Des personnes, parfois-même des universitaires, m'expliquent qu'elles ont raison, parce qu'elles le sentent. C'est parce que l'évocation de ce qu'elle croient leur donne du velours au bidou, que ce qu'elles croient est la vérité universelle et fondamentale.

Mon propos est ancien. Les Romains se considéraient civilisés parce que chez eux la raison l'emportait sur les pulsions. Les soldats romains laissaient charger les groupes ennemis désordonnés et ivres de rage et se contentaient de les assassiner de façon méthodique, en mettant à profit le matériel et l'entraînement adéquats. Quand on vous parle de cela à l'école, vous en déduisez inconsciemment que vous vivez donc forcément dans un pays raisonnable et intelligent, où on sait toutes ces choses.


Le bonbon-susucre n'est pas intrinsèquement mauvais. Il y a par exemple des preuves scientifiques que si une personne affole vos sens et vous rend fou de désir, il y a une probabilité plus élevée que les enfants que vous auriez ensemble soient en bonne santé. Parce que, la complémentarité entre vos systèmes immunitaires est meilleure. Albert Einstein quant à lui, expliquait qu'en Physique la bonne formule est généralement celle qui lui est le plus bonbon-susucre.

Il faut aussi de la magie. Prenez une vieille grand-mère, du fond de teint, du rouge à lèvres, des biscuits et un livre d'histoires pour enfants, cela crée deux ou trois heures de magie pour ses petits-enfants.

La magie, c'est fragile. Il peut falloir que le grand-père affectueux dise un compliment à sa femme de bon matin, pour que les ingrédients fusionnent et que la magie commence. Réciproquement, si une personne méchante fait remarquer à la grand-mère qu'elle s'est tarté un mélange de graisses et de colorants sur les lèvres, tout peut éclater comme une bulle de savon.

La magie noire d'un dictateur peut durer des années et entraîner la misère et la mort de millions de personnes.

Chez les simplets, quand vous cassez une magie, vous êtes automatiquement qualifié de « méchant ». Au minimum, vous serez « une personne qui est fâchée ». Dans une dictature on peut vous condamner à quatre années de travaux forcés pour avoir rigolé en passant devant un portrait du père de la nation.


La violence conjugale émane du fait qu'au moins un des partenaires a des idées précises de ce qui est bonbon-susucre ou nécessaire pour créer son idée de magie conjugale et « il se rend compte » qu'il est nécessaire de recourir à la manipulation ou aux coups pour y amener l'autre ou tout au moins pour que la personnalité de l'autre n'interfère pas avec ce qui doit créer le charme.

La violence peut aussi résulter du fait que le maltraitant croit ne pas être à la hauteur de ce qu'il estime nécessaire pour créer le charme. Il doit donc se défendre préventivement de la violence qu'il attend de l'autre.


Le grand bonbon-sucre de notre temps, illusion de toutes les magies, est bien sûr l'argent. Pour certaines personnes, tout ce qui a rapporté de l'argent est donc bon et bien. Vous aurez beau essayer d'argumenter que c'est mal d'avoir laissé une petite vieille agoniser dans un bain de sang ou d'avoir fait tuer des milliers de personnes, on vous répondra que c'était bien, puisque cela a rapporté du bonbon-susucre. La mafia fonctionne ainsi. Les mafieux ne sont pas des personnes qui font le mal, de leur point de vue. Un mafieux intelligent sait que vous pensez qu'il fait le mal. Il comprend parfaitement comment cela fonctionne dans votre tête. Cela l'intéresse beaucoup, parce qu'il peut en déduire des méthodes pour vous obliger à faire ce qui va lui rapporter de l'argent.

Quand un toxicomane veut vous emprunter 20 € pour s'acheter du bonbon, il est très très convainquant quant au fait qu'il va vous les rendre. Parce que, c'est bonbon-susucre pour vous que vous soyez convaincu et rassuré que vous allez récupérer votre argent. Le toxicomane est gentil et très positif. Plus tard, il ne sera pas bonbon-susucre pour lui de vous rendre l'argent. Mais comprenez qu'à tout moment le toxicomane a été bonbon-susucre.


Pour en revenir à votre cas, cher lecteur, la majorité de vos professeurs comprennent leurs matières et savent la faire comprendre, parce que le directeur de l'école a su sélectionner ces véritables enseignants et leur permet d'exercer leur talent. Cela est possible parce qu'il existe des familles où on croit encore à une école où on apprend des choses, où l'intelligence est tolérée. Ces écoles ne desservent qu'une minorité de la population. Dans la majorité des écoles, le directeur n'a aucune autorité. Il n'est que le pion de l'État. Il obéit à une nébuleuse de fonctionnaires qui ne comprennent rigoureusement rien à l'art d'enseigner mais qui ont parfois des idées très précises sur la façon dont les choses doivent être faites. Ces fonctionnaires voudraient que l'enseignement soit parfait. Donc, qu'il singe de façon parfaite ce qui se passe dans les vraies écoles ou tout au moins l'idée qu'ils s'en font. On va donc forcer les professeurs à asséner des données en vrac aux élèves, sans qu'ils puissent en dégager la moindre logique ou la moindre utilité. On va faire des « examens », où l'élève devra « prouver » que tout cela est bien complètement entré en lui. Les écoles « d'élite » seront celles où on va faire de tout cela une masse de travail ahurissante, totalement inutile et humainement dégradante mais qui impose le respect. Dans les écoles pour les rebuts de la société, on demandera d'en faire le dixième ou même le centième. Tout élève qui s'écarte de ce phare de lumière devra en subir les conséquences.

Ces personnes issues du non-enseignement ont un diplôme. Cela leur donne une sorte de droit à un emploi, un statut, un revenus... mais, qu'il n'obtiendront que s'ils se plient à certaines règles. Par exemple, s'affilier à une personnalité politique ou à un parti politique. Ou à tout autre groupe de pression. Parfois, pour obtenir un emploi il suffit d'être un pion utile pour constituer une magouille organisée par ces personnes ou ces groupes. Dans ce système, la personne compétente représente un danger pour les autres. Elle pourrait dénoncer la magouille, même sans le faire exprès. On la tolère si elle sait rester à sa place, si elle bouche les trous à l'occasion, ce qui évite des scandales.

Les personnes qui font un travail réel sont minoritaires. Cela peut être une petite entreprise où on fait de la bonne œuvre, avec forte valeur ajoutée à l'exportation et impôts carabinés ce qui permet de payer pour les magouilles et le train de vie des incompétents. Cela peut être un vrai médecin perdu dans un hôpital, qui diminue les conséquences des jeux de ses « collègues » tout en réussissant à ne pas les déranger. Ou un vrai enseignant perdu dans une école et qui réussit à éveiller quelques élèves par an, sous l'œil méfiant du directeur, le mépris de ses collègues et parfois les reproches acides de parents.

Des multinationales et des banques savent comment rentabiliser cette décadence, par exemple en produisant massivement des médicaments inutiles que les médecins incompétents pourront prescrire, ce qui fera vivre tout le monde aux frais de la sécurité sociale. Les banques quant à elles aiment bien créer des dettes, dont les intérêts garantissent un revenus à vie à des parasites bien placés.

Si la population accepte cela, pourquoi s'en priver ? Elle laisse tuer ou empoisonner ses propres enfants, pourquoi faudrait-il la prendre en pitié ou en estime ?

Les personnes honnêtes sont perdues dans ce système. Elle n'en ont pas de vue d'ensemble ; elles ne peuvent qu'en dénoncer un aspect, qui au mieux s'enfoncera de façon molle sous leur pression, sans rien modifier à l'ensemble.

On peut ne pas bénéficier du système et être complice, parce qu'on espère pouvoir en bénéficier. La fille de machin a eu un poste d'infirmière grâce à truc. Ma belle-sœur a un super appartement pour pas cher parce qu'elle est la copine d'une amie de bidule. Pourquoi critiquer un système auquel il est possible de gagner ?

Un des mécanismes par lequel le système se maintient est le boycott des partis politiques émergents. Il y a des lois officiellement en place contre eux, sous prétexte de garantir la stabilité du pays. Il y a aussi des mécanismes sous-jacents. Par exemple, si une liste obtient le nombre de signature requis, on se débrouillera pour faire invalider le nombre de signature nécessaire pour invalider la liste, simplement en allant trouver quelques signataires fragiles et en leur faisant quelques insinuations. Si le parti réussit malgré tout à maintenir le nombre de signatures requis, on se débrouillera pour qu'au dernier moment il manque quelque chose pour que le juge puisse valider la liste. Etc.


Un des motifs invoqués pour faire payer des impôts exorbitants est qu'on procure un logement aux personnes sans ressources, ce qui en soi est une excellente chose. Le problème est dans la façon dont ce levier social va être abusé. Dans certaines petites villes, le logement social sera réel et bienveillant... Mais ailleurs, la magouille consistera par exemple à mettre en location des immeubles qui ne répondent pas aux normes. On interdit au propriétaire d'un immeuble d'en louer les logements, parce qu'ils ne répondent pas aux normes... puis on lui explique qu'il y a une solution : qu'il confie la gestion de son immeuble aux administrations de la ville, pour en faire des logements sociaux. Cela permet à la Ville de prélever un pourcentage sur les loyers et de toucher des subsides de l'État. Comme les contrôles des normes sont effectués par les fonctionnaires de la Ville, soudain il n'y a plus de problème et la location des logements peut se faire. Les locataires vont crever et cela va coûter cher à la société. La Ville laissera essentiellement pourrir l'immeuble sur pied et les locataires dedans. C'est bonbon-susucre, pour ceux qui ont le pouvoir dans la Ville. Ils vont même décider de nouvelles normes. Par exemple, interdire à la location des logements dont le plafond n'est pas très haut. Cela n'a pas de raison pratique... mais cela serre les propriétaires à la gorge et cela rend la population toujours plus rampante et quémandeuse de faveurs.

Quand les problèmes apparaissent, que ce soit un locataire social qui devient violent ou alcoolique ou une personne estropiée ou tuée dans un hôpital, on dira toujours que c'est la faute de la victime. On le pense réellement. La déchéance de la victime est une infraction à la magie qui est un droit de naissance de l'incompétent. L'incompétent atteint l'extase dans son rituel magique, en se gargarisant de combien il est précieux et merveilleux de veiller aux bien-être de ces petites choses fragiles et délicieusement mutines que sont les locataires sociaux ou les malades. Les journalistes en ont la gorge nouée d'émotion de tant d'amour.

On retrouve un phénomène équivalent chez les pédophiles. Ils sont en extase charnelle et quasi-mystique devant un visage d'enfant. Ils dépensent des fortunes pour cela et prennent des risques insensés. Mais quand l'enfant pleure parce qu'il a besoin de ses parents ou simplement parce qu'il a peur ou il a mal, il devient une gêne à la magie, au point qu'il puisse être nécessaire de l'éliminer. Par la manipulation ou par la force, l'enfant doit servir le fantasme du pédophile. Que ce que l'enfant est réellement se détruise et pourrisse à l'intérieur de lui-même, n'a pas à venir interférer.

Des industriels disent ouvertement que les syndicats doivent être à leur service, qu'ils doivent les aider à imposer aux ouvriers les restrictions jugées nécessaires pour que la magie du Capital flamboie. Tout, doit être au service de la magie. Dans certains syndicats on fait cela depuis longtemps, en échange de petits avantages de la part de la direction. Des ouvriers « qui voient où est leur intérêt » peuvent également y trouver leur compte.


Traditionnellement, dénoncer ces choses et raisonner les puissants, est le rôle des religieux. Dans certains pays, les religieux ont complètement cédé aux corrompus. Dans d'autres, on a sapé leur prestige pour qu'ils cessent de pouvoir déranger les abuseurs. On se sert même du fait que certains d'entre eux ont cédé aux corruptions, pour saper l'ensemble.

Empêcher que le pays soit gouverné par le bonbon-susucre des incompétents organisés, n'est pas impossible. Il faut que cela devienne un sujet de débat. Il faut diminuer les tendances à la complicité. Donc il faut que la presse devienne indépendante, qu'elle arrête de protéger le système. La presse, les écoles et les religions ou les philosophies, sont le quatrième pouvoir. Il faut restaurer l'indépendance du quatrième pouvoir.

En attendant, l'important est de ne pas se faire piéger dans ce système et d'éviter tant que faire se peut de contribuer à la destruction organisée de vies humaines. Cela implique de prendre le temps de comprendre où on met les pieds et d'au moins envisager les implications de ce qu'on va faire.



Eric Brasseur  -  18 mars 2016