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Le Joyau












           Tant de monde est présent pour les funérailles de Maître Tapa. Cet homme m'a menti. Il m'a trompé. Pourtant je pleure. Deux moines découpent son corps avec des couteaux et de petites haches. Les morceaux sont jetés à des corbeaux. Tout le monastère est présent. Les moines ne disent rien. Ils ont la mine grave. Les moinillons pleurent un peu. Quelques moines leur parlent et les consolent.
           J'étais blanchisseur, là-bas, dans la vallée. Mon commerce ne fonctionnait pas. Pourtant je travaillais de mon mieux. Les clients ne venaient plus. La nuit, c'était terrible. Le fantôme de mon père venait me torturer. Il m'enserrait les bras et les jambes dans des étaux. J'avais mal, dans ma tête, dans ma poitrine. Le reproche de mon père était tellement fort. J'avais laissé mourir son commerce. Je suppliai mon père de m'aider, de me conseiller... mais rien. Je ne comprenais pas. Quelle était ma faute ?
           Une nuit je gémissais tellement fort qu'une prostituée frappa à ma porte. J'ai entendu dire que ces femmes peuvent donner du réconfort. Elle semblait gentille. Elle s'est excusée de m'avoir réveillé et s'est mise à me parler avec une petite voix, là, comme ça, sur le pas de ma porte. Elle m'a dit son nom, elle semblait vouloir parler de choses sans importance. Je la regardais sans rien dire. Ma tête devait faire peur. La prostituée a dû comprendre que je ne l'inviterais pas à entrer. Elle s'est excusée très poliment, en s'inclinant très bas. Elle est partie. Comment aurais-je pu la faire entrer alors que le fantôme de mon père était là ? Avec quel argent l'aurais-je payée ? Je suis ruiné.
           Je suis ruiné... Cette pensée m'a fait trouver une solution. Un jour, Maître Tapa était en visite en ville. Il a parlé devant une assemblée. Il a dit qu'il y a un joyau en chacun de nous. C'était ma solution : me faire enlever ce joyau, le vendre et me servir de l'argent pour relancer mon commerce. Je suis d'abord allé voir un médecin. Je l'ai vu un jour enlever une pointe de flèche du corps d'un cousin soldat. S'il pouvait faire de même avec mon joyau... Mon cousin avait beaucoup souffert lors de l'opération. Pas plus que moi avec les tortures de mon père... Le médecin a refusé de m'opérer. Il a dit que je devais voir Maître Tapa.
           Un matin je suis parti au monastère. J'ai vérifié une dernière fois que tous les volets et les portes de mon commerce étaient bien fermés. Et je suis parti. Le chemin fut long mais j'arrivai peu après l'heure de midi. Il y avait une petite foule. Je me renseignai. J'appris que Maître Tapa ne recevait pas directement. Il fallait d'abord s'adresser à un de ses moines disciples. Quand mon tour vint, je fus introduit sous un petit auvent. Il y avait un vieux tapis sur le sol et des outils d'écriture. Le moine s'appelait Yang Lo. Il me souhaita la bienvenue et me demanda l'objet de ma visite. Je lui expliquai tout. Mon père, mon commerce, le joyau... Yang Lo ne dit rien. Il me proposa d'attendre le soir, la consultation publique de Maître Tapa. Il me dit que la nuit je pourrais dormir au monastère et je recevrais un repas. Il me proposa en attendant, d'aider à la construction d'un mur. J'acceptai volontiers.
           Mon aide se résuma à transporter des pierres. Avec d'autres pèlerins j'aidai ainsi des ouvriers maçons à construire le mur. Quand le soir vint, nous fûment conviés vers une grande salle du monastère. Maître Tapa était accroupi dans un coin de la salle. Il faisait sombre. On voyait mal, aussi à cause des nombreux piliers en bois de la salle. Plusieurs lampes à huile entouraient Maître Tapa.
           Les problèmes des pèlerins furent traités les uns après les autres. Chaque fois qu'une affaire était traitée, un petit gong retentissait. Un nouveau pèlerin était appelé devant Maître Tapa. D'abord un moine se penchait à l'oreille de Tapa pour lui exposer le problème. Ensuite Maître Tapa parlait avec le pèlerin. Parfois cela se faisait à voix basse, pour que personne n'entende les problèmes du pèlerin. Parfois à voix haute, quand le problème était intéressant pour tout le monde. Il y avait toutes sortes de problèmes. Des questions sur les dieux, sur les rêves... Des problèmes personnels aussi.
           Quand mon tour vint j'avais la gorge nouée. Yang Lo exposa mon problème à l'oreille de Maître Tapa. Ensuite Maître Tapa me parla, à voix basse. Il me posa des questions sur la religion. Je n'y comprenais rien. Il réfléchit quelques instants. Puis il me demanda où se trouvait mon joyau. Je ne le savais pas... Il me dit alors qu'il fallait d'abord déterminer où il se trouve dans mon corps. Cela allait prendre du temps. Yang Lo allait s'occuper de cela. Maître Tapa me demanda si pendant ce temps j'acceptais de continuer à travailler au monastère. J'acceptai... A la fin, Maître Tapa me dit que le fantôme de mon père ne viendrait pas me torturer au monastère. Le gong retentit et je sortis de la salle.
           Je passai ma première nuit tranquille depuis si longtemps... Maître Tapa était un grand magicien.
           Le lendemain matin le moine Yang Lo vint me chercher. Il me dit de laisser mes affaires dans le dortoir des pèlerins et de le suivre. Nous descendîmes vers la vallée. A mi-chemin nous prîmes un sentier de traverse et arrivâmes dans un camp de réfugiés. Ils avaient fui la guerre. Yang Lo parla beaucoup avec des moines et d'autres personnes. Il donnait des indications. Il semblait être une personne importante.
           Il m'entraîna sous une tente et me présenta une famille. Il leur fit me raconter ce qui leur était arrivé. Ils possédaient une petite ferme. Des soldats les avaient agressés pour leur prendre leurs réserves. Ils avaient tué le père de famille et blessé grièvement son fils aîné. Le reste de la famille était à présent sans ressources. J'étais attristé par ces récits. Yang Lo me demanda si j'étais d'accord de creuser une petite tranchée autour de leur tente. Cette tranchée servirait à construire un petit mur, pour que la tente soit plus confortable. J'acceptai. Ce fut un travail harassant. Il fallait creuser autour de pierres pour pouvoir les tirer du sol. Quand le travail fut fini, Yang Lo me félicita longuement. Il fit venir les enfants de la famille et leur montra mon travail. Tous me regardaient avec un sourire. Yang Lo me demanda si j'étais content. Je lui répondis que oui. Il me demanda alors où j'étais content. Il voulait dire : dans quelle partie de mon corps. Je ne savais pas bien... Dans mon ventre... Dans ma poitrine... Yang Lo m'expliqua que la joie que je ressentais était le joyau qui brille. Il fallait que j'apprenne à sentir où exactement dans mon corps le joyau brille... Pour cela il me fallait de l'entraînement. Les jours suivants je fis toutes sortes de travaux : peler des tubercules, transporter des pierres, transporter des livres d'une bibliothèque, accompagner un pèlerin aveugle... Après chaque travail Yang Lo m'interrogeait sur la position du joyau. Il m'aidait à choisir ce qui le faisait briller le plus fort. C'étaient les livres de la bibliothèque. Je ne sais pas lire. Mais ces livres sont magiques. Quand j'en ouvre un, c'est tellement spécial...
           Je finis par avoir une bonne idée d'où se trouve mon joyau. Il se trouve dans le haut de ma poitrine, un peu sur la gauche. Je l'expliquai à Yang Lo. Il me demanda si j'étais donc prêt à ce qu'on me l'enlève. Il prit même un petit couteau à papier et fit un geste comme s'il me le plantait dans la poitrine pour m'enlever mon joyau. Je lui dis que oui, avec beaucoup d'enthousiasme. Yang Lo paru contrarié. Il me dit qu'il devait parler à Maître Tapa. Ce jour-là je ne reçus pas de travaux à faire. Le lendemain matin Yang Lo me dit que nous allions descendre dans la vallée.
           Le bruit de la ville me surpri. Après tous ces jours dans le calme du monastère... Yang Lo m'expliqua que nous allions nous asseoir devant le commerce de mon concurrent blanchisseur. Cela m'effraya. Je lui expliquai que cela ne se fait pas. Si mon concurrent me voyait ainsi à regarder dans sa boutique il serait très dérangé. Je serais considéré comme un malpoli. Yang Lo me dit que nous n'allions pas lui manquer de respect mais qu'en effet il ne servait à rien que mon concurrent me voie assis devant sa boutique. Yang Lo ôta sa bure et me la passa. Il rabattit la capuche. Ainsi on ne pouvait pas me reconnaître. Nous nous assîmes devant la boutique, sur le trottoir d'en face. Yang Lo posa une écuelle devant nous, pour nous faire passer pour des moines mendiants, me dit-il. Il était saugrenu qu'un moine comme Yang Lo se retrouve ainsi à mendier. J'étais mal à l'aise. Je me mis à observer mon concurrent. Il travaillait bien... Il travaillait vite... Yang Lo me demanda si je ne remarquais rien. Je ne voyais pas de quoi il voulait parler. J'observais mon concurrent. Il y avait une magie dans ses gestes. Il souriait en travaillant. Soudain je compris. Le joyau ! Le joyau de mon concurrent brillait. Il brillait d'un éclat insoutenable. Je le dis à Yang Lo. Il hocha de la tête. Nous partîmes. Je lui rendis sa bure. A la sortie de la ville il vit un moine mendiant et lui remit les quelques pièces que des passants nous avaient données. Il s'excusa auprès du moine et lui expliqua qu'il s'était travesti pour une bonne cause. Le moine ne semblait nullement offensé. Yang Lo le quitta tout de même en se courbant très bas.
           Hors de la ville, Yang Lo quitta le chemin et m'entraîna sur une petite bute. Nous nous assîmes là. Yang Lo commença à m'expliquer... Il dit que mon concurrent travaillait bien et attirait la clientèle parce que son joyau brillait. Donc, si on m'enlevait mon joyau, je ne pourrais jamais être un bon blanchisseur. Il ajouta que de surcroît on n'avait jamais trouvé de joyau dans le corps de personne. Il m'expliqua que le joyau était un mot pour parler de la joie. La joie est le plus beau joyau, mais ce n'est pas une pierre qui se trouve quelque part dans le corps. Il m'expliqua qu'il était désolé, que Maître Tapa avait jugé qu'il ne fallait pas m'expliquer tout cela tout de suite. Il me dit que quand on explique ces choses tout de suite aux gens, ils ne les comprennent pas.
           J'étais effondré. J'avais fait confiance à ces moines. Je me retrouvais plus misérable qu'avant. Je n'étais plus rien. Des larmes coulaient sur mes joues. Yang Lo me dit alors qu'il allait m'aider, que ce soir nous allions aller chez moi. Nous y passerions la nuit et il allait m'aider à parler à mon père. Je n'avais plus confiance en Yang Lo. Mais j'avais tellement peur de me retrouver avec mon père. Tellement peur...
           Chez moi je fis à manger pour nous deux. Nous nous installâmes dans l'arrière-boutique. Quand la nuit fut venue, Yang Lo me dit que nous allions dans ma chambre, car c'est là que venait le fantôme de mon père. Il alluma une lampe à huile du monastère et la posa sur le sol.
           J'avais très peur. Le fantôme de mon père était là. Mes bras commençaient à se serrer. La douleur venait. Yang Lo me demanda confirmation que mon père était bien là. Il se mit alors à lui parler, de façon très respectueuse. Il lui expliqua que les moines du monastère étaient contents de mon travail. Je sentais que mon père l'écoutait. J'avais moins mal. Yang Lo demanda alors à mon père s'il serait d'accord que je vienne pour de bon au monastère. Je vendrais la blanchisserie et je viendrais m'installer près du monastère pour travailler à la bibliothèque. Jamais je n'aurais osé demander une chose pareille à mon père. Même pas l'imaginer. Pourtant je sentis un immense réconfort m'envahir. Mon père lâchait sa prise. Il était d'accord... J'étais stupéfait. Il me fallut une bonne partie de la nuit pour réaliser ce qui venait de se passer.
           Le lendemain je me levai un peu tard. Yang Lo dormait encore. Quand il fut réveillé il me demanda ce que je comptais faire. Je lui proposai d'aller trouver mon concurrent pour lui vendre ma blanchisserie.
           Il ne m'en donna pas un très bon prix. C'était tout de même une transaction honnête. La présence de Yang Lo aida sans doute à ce que tout se passe bien. Il apposa même le sceau du monastère sur le contrat. Il fut convenu que mon concurrent me payerait chaque année une partie du prix, pendant cinq années.
           Plusieurs années se sont écoulées. J'ai une petite maison un peu plus bas que le monastère. J'ai décidé d'apprendre à lire. Je sais déjà lire un peu. Je connais par coeur les titres de tous les livres de la bibliothèque. Quand un nouveau livre arrive, je réussis souvent un peu à déchiffrer son titre, parce que je reconnais des mots des titres des autres livres.
           Maître Tapa est tombé gravement malade. Il est mort peu après.





Eric Brasseur
3 juillet 2005

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