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Le pays de Turing






Alan Turing est un père fondateur de l'informatique. Il a contribué à la victoire des Alliés en dirigeant le service anglais de décryptage des messages de la marine allemande.

À une époque où beaucoup affirmaient que l'intelligence artificielle est une impossibilité, Turing a proposé un test hypothétique. Pour déterminer si un ordinateur est "intelligent", on installerait une personne devant un clavier et un écran et elle pourrait poser des questions à l'ordinateur. Si la personne n'arrive pas à déterminer si elle correspond avec un ordinateur ou avec un être humain, alors on devrait se résoudre a accepter que l'ordinateur est intelligent. On peut débattre de la pertinence de ce test... Un ordinateur pourrait avoir une vive intelligence sans pour autant être capable de dialoguer exactement comme un humain. Je crois que l'intérêt premier du test de Turing est qu'il a semé le doute ; il a contraint des personnes a envisager une possibilité.

Ce qui m'intéresse ici, est qu'on a montré dès les années 1970 qu'un ordinateur peut faire semblant de dialoguer comme un humain sans posséder la moindre parcelle d'intelligence. Il vous est déjà arrivé de faire la conversation à une personne, sans plus rien comprendre de ce qu'elle dit. Vous êtes très fatigué, vous pensez à autre chose... et vous vous contentez de hocher quand la personne dit "n'est-ce pas ?!" Quand la personne dit certains mots, vous répondez machinalement "ah oui, très important la segmentation toroïdale !" C'est ce que faisait cet ordinateur, ou plutôt son logiciel. Il avait un petit dictionnaire de mots et de phrases en mémoire et il se contentait de construire des réponses de façon mécanique. Cela donnait par exemple ceci :



> Vous êtes un ordinateur ?

Oui.

> Je peux vous poser des questions ?

Bien sûr.

> Quelle est la circonférence d'un cercle de 4 mètres de diamètre ?

Pouvez-vous définir "circonférence" ?

> C'est la longueur du pourtour d'un cercle.

C'est la longueur du pourtour d'un cercle ?

> Oui.

Je suis content que nous soyons du même avis.



La majorité des personnes qui ont essayé le système ont rapidement compris la supercherie et ont bien ri. Pourtant, certaines personnes ont affirmé que le logiciel avait une âme, qu'ils avaient réellement perçu une conscience derrière les réponses. Même après qu'on lui ait tout expliqué, une personne a voulu continuer à dialoguer "avec son nouvel ami".

Là où je veux en venir, est que le système de ce pays dans son entièreté est conçu sur l'aptitude à faire semblant d'avoir des capacités. Il est un monstrueux test de Turing décadent, une abomination vouée à broyer toute humanité.

Officiellement, nous sommes une démocratie moderne. Cela implique qu'elle possède de nombreuses institutions, comme la sécurité sociale, un système d'enseignement performant, des industries... Dans la réalité, la majorité des personnes qui fonctionnent dans ces institutions n'ont peu ou pas de compréhension de leur métier ou en particulier de ce qu'est la démocratie. L'idée générale est que chacun est un de ces ordinateurs des années 1970 mais obligé d'être performant dans l'art de faire semblant d'être un humain pour continuer à être alimenté en courant électrique. Il faut se battre, il faut faire des efforts, il faut magouiller pour obtenir son emploi... sans que cela ait le moindre rapport avec un travail utile.

Allez dans une université et essayez de parler avec un professeur. Si vous lui posez des questions dont les réponses sont contenues dans son cours, il vous répondra de façon parfaite. Si vous lui posez une question qui demande de réfléchir un peu... vous aurez toujours une réponse mais pas forcément une réponse utile. La personne va se mettre à parler beaucoup, vous dira qu'elle sait où la réponse se trouve, vous fera remarquer que votre question est inappropriée, vous fera sentir que vous n'avez pas à la tester... Elle sera affable ou elle vous mettra mal à l'aise... mais vous n'aurez pas de réponse utile. La personne ne réussit pas le test de Turing. Il peut arriver que vous obteniez une réponse réelle... mais alors souvent vous pourrez remarquer que la personne a des difficultés dans son institution. Elle est mal vue de ses collègues...

Un exemple horrible sont les dentistes. Si vous allez chez un dentiste au hasard, il y a de fortes chances que vous allez perdre des dents, beaucoup souffrir et perdre beaucoup d'argent. Dans la majorité des cas, le dentiste n'est même pas malhonnête, il est juste très incompétent et surtout il est incapable de faire des raisonnements de bon sens dans le cadre de son métier. Si vous écrivez à votre mutuelle en expliquant qu'il est tout à fait anormal que ce dentiste ait été payé par la sécurité sociale pour faire les abominations qu'il a faites, vous n'aurez pas de réponse. Si vous demandez à un dentiste compétent de rédiger un constat pour les horreurs qu'il voit dans votre bouche, il refusera. Les professeurs qui ont donné leurs diplômes à ces incapables, savaient parfaitement qu'ils sont totalement inaptes à assumer des responsabilités. C'est ainsi que le système fonctionne... si vous êtes capable de faire semblant d'être dentiste, vous êtes dentiste et vous êtes payé. La mutuelle elle-même, est essentiellement constituée de carotteurs. On ne se mange pas entre carotteurs. Par contre, si un dentiste incompétent renonce à estropier des patients et se met à envoyer des fiches de soins fictives à la mutuelle, pour être payé sans avoir détruit autrui, il aura de sérieux ennuis. Il n'a pas poussé suffisamment loin l'art de faire semblant d'être dentiste et on le lui fera payer très cher.

La majorité des personnes avec lesquelles j'essaye de parler de ces questions, considèrent ce système comme admirable. Elles trouvent merveilleux, que chacun puisse trouver sa place dans l'édifice en se contentant de faire ce qu'on lui demande de faire.

Il existe des réactions officielles contre cette situation. Elles consistent à exiger que chacun fasse encore mieux semblant d'être compétent. On rend les procédures d'examen et de sélection très compliquées... On exige des "rapports d'activité" dans lesquels chacun doit détailler les bonnes choses qu'il a faites... Avec comme résultat que la personne compétente, qui compte sur sa compétence pour réussir, n'a plus aucune chance de passer. On ne peut réussir les examens de recrutement que si on a été écolé à les réussir. On n'a le temps de rédiger les rapports d'activité que si on ne fait rien.

Cela mène à un gigantesque réseau d'entraide entre incompétents. Pour réussir, il faut être protégé par d'autres incompétents, dont vous allez à votre tour assurer la pérennité. On s'entraide à remplir les conditions pour pouvoir continuer la succion sur les mamelles de la vache à salaires.

Il existe des personnes compétentes et responsables. Sinon le pays s'effondrerait. Mais c'est comme les banquiers lombards. On en a besoin mais ils doivent rester à leur place. Ils ne sont pas invités aux banquets. On accepte qu'une partie d'entre eux vivent correctement mais cela ne dérange pas si la majorité crève ou fuit le pays. Bon débarras et ils n'avaient qu'à se conformer.

L'enseignement ne sert plus qu'à former des parasites destinés à s'insérer dans ce système. On "apprend" les mathématiques aux enfants comme on programme un ordinateur ; des procédures à suivre mais surtout pas de compréhension, de vue générale des choses... Les instituteurs qui parlent aux enfants sont mal vus. Si un enfant a en lui le moteur d'aller au sens des choses, de vouloir construire de ses mains, un "bon" parent se doit d'éroder ces comportements et de remettre son enfant dans le droit chemin de l'enseignement. C'est ce qui est nécessaire pour assurer l'avenir de l'enfant dans le système. L'être compétent est un saltimbanque.

Les administrations fonctionnent très mal et font souvent beaucoup de dégâts. Cela permet de justifier la création de nouvelles administrations et de canaliser toujours plus de budgets vers des incompétents de luxe, très dévoués. Ils se chargeront d'imposer toujours plus de normes et de réglementations, étouffant dans l'œuf tout comportement déviant.

L'intention n'est pas d'être malhonnête mais les malhonnêtes sont à la fête, comme tout parasite dans un organisme malade. Des ministères ne reçoivent, et n'acceptent, que des dossiers de financement bidons. Il arrive qu'un dossier sérieux passe au travers des mailles du filet, à condition de s'être conformé au moule d'un dossier bidon. Si vous occupez une place de pouvoir dans le système, vous la monnayez. Donnant-donnant, "je te permet d'obtenir ceci, qu'est-ce que tu me donnes en échange ?" Quand on ne se contente pas simplement de puiser dans la caisse, ce qui n'est que justice puisqu'on a droit à la belle vie.

Les malhonnêtes poussent l'amusement jusqu'à dire haut et fort que si on ne les laisse pas faire le pays va au désastre. Parce qu'ils sont la seule façon de réussir dans ce système.

Un cas particulier sont des malhonnêtes mais qui ont véritablement des compétences dans la fonction qu'ils sont supposés occuper. Ce sont peut-être les personnes qui réussissent le mieux, parce qu'être compétent permet plus efficacement de faire semblant d'être compétent. Il y a d'ailleurs une école en intelligence artificielle, qui part du principe qu'à force de perfectionner les ordinateurs à faire semblant d'être intelligents, on obtiendra un jour des ordinateurs véritablement intelligents.




La réponse d'un ami :

J'ai assez bien aimé ce texte. Il me semble que vous devriez venir entreprendre une étude sociologique pour le confirmer... dans l'entreprise où je travaille.

Le passage suivant est criant de vérité : "Cela mène à un gigantesque réseau d'entraide entre incompétents. Pour réussir, il faut être protégé par d'autres incompétents, dont vous allez à votre tour assurer la pérennité. On s'entraide à remplir les conditions pour pouvoir continuer la succion sur les mamelles de la vache à salaires."

Des tests pour obtenir un "poste" supérieur à celui d'ouvrier existent, "ils étaient plus compliqués avant" ai-je entendu. Ce test très simple comporte une partie concernant l'utilisation de logiciels, une autre est un travail simple en anglais, et enfin une dernière... un interview pour tester le candidat. Les plus performants ont été recalés. Le lauréat est une personne qui ne connaît ni l'anglais, ni le français, mais jeune et étrangère... La diversité dans l'entreprise est le moteur de l'obtention d'une aide "Plan Marshall" par le soviet de Liège.

Il convient de ne pas critiquer le système...  Jamais !!!

Les peintures ont été refaites, la musique a été installée, etc...  Mais les sources de bruit insupportables sont toujours là, les outils des ouvriers ont de vieilles batteries tout de suite vides, d'autres outils fonctionnent encore à peine, etc...

Le PS est partout, les nominations sont politiques. Ils savent qu'ils ont le pouvoir absolu et ils en rient.




La Fable des abeilles de Bernard Mandeville. Une lecture indispensable, envoyée par un ami :

http://expositions.bnf.fr/utopie/cabinets/extra/textes/constit/1/18/2.htm

En version originale anglaise :

http://jacobhedegaard.dk/economics/fable-of-the-bees.pdf



Eric Brasseur  -  12 janvier 2013