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Le rejet des SDF par les CPAS







Quand on voit des groupes de personnes démunies, à la rue, selon le penchant politique auquel on appartient on en remettra la faute à la crise, aux politiciens ou aux personnes elles-mêmes. On dira que ces personnes ont choisi leur situation ou on dira qu'elles méritent leur sort... Ces clichés empêchent de voir un vrai problème qui est une sorte de guerre civile que des antennes de CPAS mènent contre cette partie de la population, avec les conséquences d'une guerre : camps de tentes, maladies, violences, destruction de la personnalité...

Il est étonnant de constater le nombre de personnes qui, au moins une fois dans leur vie, grâce à un CPAS ont pu maintenir une vie normale et, souvent, rebondir vers la vie active. Dans l'ensemble la population du pays est attachée à l'institution des CPAS et peut mal prendre toute atteinte qui lui est faite.
Il peut bien sûr arriver qu'un recours à l'aide du CPAS se passe mal... la personne ou ceux qui l'aident doivent alors écrire à la direction de l'antenne du CPAS pour exposer le problème. Dans de rares cas, un recours en justice est nécessaire, auprès du tribunal du travail.

En principe, on s'adresse à l'antenne du CPAS en charge du quartier où on habite. Si on a perdu son domicile ; si on n'a plus d'adresse, on doit s'adresser à l'antenne en charge des SDF et sans-abris. Le sujet du présent texte est ce qui se passe dans ces antennes pour les personnes sans domicile.

Il est important de comprendre qu'on peut devoir s'adresser à l'antenne pour les SDF et sans-abris tout en n'ayant aucune des caractéristiques qu'on prête aux « clochards ». Un étudiant assidu mais dont les parents ont soudain un problème grave... Un ouvrier appliqué passé entre les mains d'un patron véreux... On est une personne « normale », mais, parce qu'on n'a plus de domicile, on va subir le traitement infligé aux « clochards » pour les saper psychologiquement et les maintenir à la rue. Certaines personnes dévieront de la trajectoire imposée et retrouveront une vie normale malgré le CPAS, d'autres viendront grossir les rangs.

Une partie des victimes ont un point en commun avec les « clochards » : une extrême faiblesse, qui les rend éventuellement même incapable de se rendre dans un abri de nuit. La raison de cette faiblesse peut être un accident de travail, une opération chirurgicale endocrinienne, une maladie chronique... des choses pour lesquelles la personne n'a éventuellement aucune responsabilité, mais, il est manifeste qu'elle doit tout particulièrement être protégée. Il lui faut impérativement un logement et les moyens financiers pour survivre. Si la personne s'adresse à la cellule SDF et sans-abris, on l'enverra paître comme les autres.

Beaucoup de SDF et sans-abris ont conscience d'avoir été trompés mais n'ont aucun recours. Ils tombent eux aussi dans le piège des clichés, en affirmant que ce qu'ils subissent est une volonté du monde politique, que les assistantes sociales maintiennent un maximum de personnes de la misère pour garantir leurs emplois...

Les personnes qui sont au courant du problème tendent à rejeter la faute sur le manque de moyens financiers des CPAS. Il y a bien actuellement une volonté politique de réduire le nombre d'assistantes sociales et leurs moyens. Les néolibéraux souhaitent qu'une partie de la population soit dans la misère. C'est un volet de leurs méthodes pour terroriser la population et continuer l'essorage financier du pays. Mais, il est faux de penser qu'il n'y a pas d'argent pour les SDF et sans-abris existants et que les CPAS n'auraient pas d'autre choix que de les refouler. En toute généralité, le problème est ancien et était même pire à des époques où les moyens ne manquaient pas. Il est fondé dans le fonctionnement de ces antennes, où il n'y a plus qu'une faible proportion des assistantes sociales qui ont une déontologie et essayent de faire correctement leur travail.

Comment en est-on arrivés là ?
Les méthodes utilisées sont diverses... sans qu'il soit toujours possible d'affirmer qu'il y a une volonté concertée. Parfois l'envie de nuire est palpable mais parfois aussi il n'y a que de la maladresse. Il y a des mauvaises habitudes, des usages ancrés parfois depuis des dizaines d'années. Vous pouvez avoir la chance de tomber sur une personne qui va traiter votre dossier de façon normale... Ou, une association qui vous aide peut obtenir que ce soit le cas.
Certaines victimes rebondissent par elles-mêmes malgré le déni de leurs droits. D'autres seront aidées par leurs amis ou leur famille. Pour beaucoup, le refus de l'aide aura des conséquences pires que le fait en soi de ne pas bénéficier de l'aide. Il y a des effets collatéraux.
Pour les personnes qui réussissent à tout obtenir, la cellule SDF et sans-abris imposera des choses hostiles comme par exemple des horaires pour la réception du courrier qui sont incompatibles avec un emploi.

La rue, les trahisons à répétition du CPAS et d'autres administrations, vont lentement saper la personne. Il va se développer en elle un renoncement apparenté à une dépression nerveuse. Toute démarche deviendra infiniment difficile, parce que son corps entier a trop subi de coups et n'y croit plus. Cela aussi, ses amis, sa famille ou des fonctionnaires ne l'accepteront pas et jugeront que la personne « est fainéante ».

La seule aide que la personne recevra sera finalement celle de la rue. Une association lui procurera une tente, les SDF lui diront où trouver à manger, lui appendront les trucs de la survie...

Au fil des années certains finissent par être complètement désocialisés. Ils ne sont plus capables de faire la moindre démarche. Si on leur donne un logement ils y habiteront comme dans une tente au milieu des bois, ne payant pas le loyer et laissant un dépotoir quand ils sont expulsés.

Même pour les personnes qui réussissent à garder l'esprit clair, tout devient difficile. Si une personne normale doit par exemple aller chez son médecin, elle prend une douche et laisse son chien à la maison pour partir en voiture chez le médecin. Un sans-abri par contre, devra traverser une moitié de la ville à pied pour confier son chien à quelqu'un, devra retraverser la ville pour aller à l'endroit où il peut prendre une douche et retraversera une troisième fois la ville pour arriver dans la salle d'attente du médecin. Cela prend la journée et n'est pas sûr d'aboutir. Il devra se coucher le ventre vide, parce qu'il n'a pas eu le temps de faire la manche. Si on ajoute dans l'équation que l'endroit où on peut prendre une douche n'est ouvert que deux jours par semaine et à certaines heures et que la personne n'a pas de téléphone parce qu'elle se le fait voler... aller chez le médecin peut devenir une chose simplement impossible, ou, qui ne réussit que parfois, après des semaines d'efforts.

Certaines personnes sont désocialisées avant de se présenter au CPAS. Dépression nerveuse, toxicomanie, problème neurologique, maltraitance pendant l'enfance... Elles sont des cas difficiles, qui demandent une prise en charge ou une reconnaissance de leur handicap, déjà avant de passer des années à la rue.

Beaucoup d'administrations ne savent simplement pas que faire face à ces victimes auxquelles on a refusé des droits élémentaires. Si un fonctionnaire de la Région Wallonne téléphone à la cellule SDF et sans abris parce que le dossier de la personne qu'il a en face de lui est un tissu d'énormités, on lui répondra « vous êtes assistante sociale ? Non ? Retéléphonez-moi quand vous serez assistante sociale  ! »

Ce que la personne aurait dû recevoir tout de suite, en quelques jours ou au maximum quelques semaines, elle peut finir par l'obtenir au fil d'années, si elle tombe par hasard sur la bonne personne, si une association l'aide à présenter un dossier au tribunal du travail, si son état de santé se dégrade au point qu'une organisation médicale décide de prendre les choses en charge... Une dame a finalement pu entrer son dossier parce qu'un commissaire de police en civil l'avait accompagnée. Il ne croyait pas ce qu'elle lui racontait et a voulu venir voir par lui-même. Voyant comment les choses se passaient à l'accueil de la cellule SDF et sans abris, il s'est présenté et a poussé une gueulante. Aussitôt tout s'est mis en mouvement et le dossier a rapidement été accepté.

Les SDF ont peur de parler. Peur des représailles pour eux-mêmes mais aussi pour les autres. On leur fait comprendre que s'ils se plaignent à une association, s'il y a du rififi dans la presse, ce sont les aides de tout le monde qui seront supprimées pour plusieurs mois. La menace est crédible parce qu'il arrive régulièrement que les aides ne soient pas payées pendant quelques semaines. Apprenant que je voulais dénoncer la situation, un SDF s'est recroquevillé et m'a supplié de ne pas le faire en hiver, parce qu'en hiver ce serait trop dur.

Réciproquement, je suis parfois étonné des similitudes qui peuvent exister entre la mentalité de certaines assistantes sociales que je critique ici et celle de certains SDF. Ils vous disent ouvertement leur mépris des SDF et sans-abris, vous parlent des mesures qu'il faudrait prendre à leur encontre... Il ne faut donc pas polariser la situation en mettant d'un côté les bourreaux et de l'autre côté les victimes. Il existe une sorte de désocialisation délétère commune aux deux bords de l'équation. Cela permet d'autant mieux de ressentir qu'il est nécessaire de confier les responsabilités « à des adultes responsables ».

Parmi les personnes jetées à la rue par les CPAS, certaines deviendront toxicomanes. Les anesthésiques les plus puissants sont nécessaires pour supporter la rue et le fait en soi d'avoir été rejeté. Ce sera souvent l'alcool dans un premier temps. L'action des CPAS va plus loin, en laissant aux dealers la possibilité de faire leur commerce devant le CPAS et même à l'intérieur des salles d'attente. Une présidente de CPAS m'a expliqué qu'il était impossible d'empêcher les SDF et sans-abris d'aller dépenser leur argent auprès de dealers... Le fond du problème en réalité est que beaucoup de toxicomanes veulent sincèrement arrêter mais sont mis à l'épreuve par exemple quand ils passent sur la place principale de la ville et sont confrontés aux dealers et à l'offre rapide de produit. Qu'on soit alcoolique ou héroïnomane, le risque de rechute est omniprésent. Permettre qu'un des principaux moteurs de rechute soit implanté dans le CPAS-même, où les SDF et sans-abris sont légalement contraints de se présenter régulièrement, est... pernicieux.

Le problème dépasse le sein strict des CPAS.

Liens

La Ligue des Droits de l'Homme
http://www.liguedh.be/

Les Experts du Vécu
https://www.mi-is.be/fr/experts-du-vecu-en-matiere-dexclusion-sociale

L' Association de Défense des Allocataires Sociaux
http://ladas.be/




Eric Brasseur  -  24 février  au  10 avril 2019

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