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Il faudrait aussi tuer le diable






Les athées se vantent d'avoir "tué" Dieu et d'avoir ainsi libéré l'humanité de la gangrène des superstitions religieuses. Je me demande s'il ne faudrait pas à présent songer à tuer également le diable.

Par "diable", j'entends l'idée philosophique selon laquelle quand une personne fait du mal, elle le fait à dessein. Ou tout au moins, elle serait animée par une force spirituelle qui désire la souffrance et le déclin de l'humanité. C'est une superstition qui sous-tend encore trop souvent nos conceptions des choses. Elle implique que le malfaiteur sait ce qu'il fait et que ce dessein a un sens, aussi maléfique soit-il et que nos tentatives de lui résister sont prévues et déjouées d'avance.

L'idée m'en est venue en interagissant avec un héroïnomane profond ; un de ces cadavres ambulants qu'on trouve en rue. J'avais un billet de 10 € en main. Il m'a exprimé son mépris, parce que je n'allais pas consacrer ces 10 € à sa prochaine dose. L'argent sert à cela, peu importe de quel argent il s'agisse. Il avait parfaitement conscience du fait que je n'étais pas une de ces personnes faibles qu'il allait pouvoir harceler. Il n'essayait pas d'obtenir le billet. Il me manifestait seulement et en toute sincérité sa désapprobation, de personne à personne. Tout comme j'aurais moi-même pu manifester de la désapprobation à un ami qui aurait gaspillé de l'argent pour une chose inutile. Peu lui importait si j'allais utiliser cet argent pour me nourrir ou pour sauver la vie d'une tierce personne. La structure de son cerveau était ainsi devenue que je lui apparaissais inconséquent et révoltant, point barre. Je me suis alors fait la réflexion que les capitalistes qui exigent la mise au pas des chômeurs et des ouvriers, procèdent du même mécanisme neurologique. Pour eux aussi, les ressources des vulgaires doivent entièrement être consacrées à faire gonfler leurs dividendes. Un ouvrier n'a pas à s'occuper de ses enfants, pas-même pour leur apprendre le métier. Un ouvrier n'a pas à s'instruire ni à devenir capable de prendre des responsabilités. Un ouvrier doit rester à côté de sa machine et travailler pour augmenter le capital.

Un pharmacien ne comprenait pas pourquoi certains étrangers s'indignent quand ils viennent prendre des médicaments chez lui, accompagnés d'une liasse de documents fournis par le service d'aide sociale. Je lui ai expliqué que ces étrangers perçoivent le système belge comme formant un tout indifférencié. Ils partent inconsciemment du principe que le pharmacien sait déjà tout de la conversation qu'ils ont eue avec un assistant social une heure plus tôt. Devant les réactions étonnées du pharmacien, l'étranger se vexe. Il sent de tout son être que le pharmacien feint la bêtise, peut-être dans l'intention satanique de se payer sa tête ou de lui refuser ce à quoi il a droit.

De même, quand j'ai suggéré à un ami qui avait été victime d'un dentiste incompétent qu'il devait se plaindre, il s'est presque recroquevillé de terreur. Pour lui, tous les dentistes communiquent entre eux et s'il causait le moindre inconfort à l'un d'entre eux, automatiquement le prochain auquel il serait bien forcé de s'adresser, lui détruirait la bouche en représailles. L'incompétence des dentistes est devenue un problème de société. L'université ne diplôme presque plus que des personnes parfaitement incapables d'exercer le métier. Ce n'est même pas une question de qualité de la formation ; ces personnes sont à la base incapables d'assumer des responsabilités, sur le plan technique et sur le plan humain. On vous répond en riant qu'il valait donc mieux leur donner un diplôme de dentiste qu'un diplôme de médecin. J'entends souvent des personnes dire que des dentistes leur ont détruit les dents, par exemple en forant des trous exprès pour amorcer le développement de carie ou en laissant de la carie sous les obturations. Malgré les précautions que j'avais prises, comme n'aller que chez des dentistes qui me sont recommandés ou aller à l'université-même, je me suis fait détruire une partie des dents. J'étais aux première loges et je suis raisonnablement sûr que sur la vingtaine de dentistes qui m'ont fait des petites et des grosses abominations, aucun n'a eu l'intention de me nuire ou de me causer des problèmes qui permettraient plus tard à d'autres dentistes de faire de l'argent sur mon dos. De même, cette histoire selon laquelle la sécurité sociale ne donne ni le temps ni les moyens aux dentistes de faire du bon travail, est de la foutaise. Ce que j'ai subi était de la bonne et grosse incompétence bien gaveuse, avec l'obligation pour mon tortionnaire de faire semblant qu'il sait ce qu'il fait. Je ne sais pas exactement par combien cette situation multiplie les dépenses de la sécurité sociale en dentisterie mais c'est énorme.

Les médecins qui sortent actuellement de l'université ne volent pas beaucoup plus haut. Quelques vrais médecins réussissent chaque année à contourner les écueils placés pour les éjecter du métier. L'essentiel du cheptel est en gros juste capable de dire quel médicament il faut prendre si tel ou tel chiffre est dans le rouge dans une analyse médicale. Beaucoup ne réalisent même pas simplement l'importance des règles d'hygiène.

Un gros problème, avec ce concept selon lequel le mal est fait volontairement, est que le malfaiteur lui-même finit par se contraindre à croire qu'il détruit la vie d'autrui non-pas parce qu'il est déficient, mais parce qu'au contraire il est plus malin, plus astucieux, et qu'il appartient à une confrérie qui survole le bas-peuple. C'est très marqué chez les comptables, auxquels dès les années de formation les professeurs expliquent en riant comment pomper un maximum d'argent à une entreprise pour laquelle on travaille. C'est une cause de faillite : le comptable qui a été trop goulu. Le chef d'entreprise qui a été victime de cela et qui demande de l'aide, n'en recevra pas, parce qu'officiellement cela n'existe pas. S'il a fait faillite, c'est qu'il est maudit... La société qui a produit ces comptables n'a rien à se reprocher.

Ces problèmes se concentrent dans la police, à propos de laquelle on me raconte les anecdotes les plus effrayantes. La version "light" est un ami qui parque sa voiture, se dirige immédiatement vers l'automate le plus proche pour prendre un ticket et quand il revient... trouve un agent en train de verbaliser la voiture. Il lui montre benoîtement son ticket. L'agent l'envoie promener et devant son insistance polie finit par lui demander ses papiers, sous menace de lui passer les menottes et de l'emmener au poste. Plus hard, est le cas d'une enseignante qui voit un policier faire enlever une voiture qui était manifestement parquée correctement. Elle a montré sa désapprobation et comme elle ne voulait pas en démordre, elle a été emmenée au poste. Là, elle a pu assister à une autre scène : une dame âgée qui a longuement demandé à pouvoir aller à la toilette et puis qui a fini par devoir procéder sur le sol de la cellule, ensuite de quoi les policiers l'ont forcée à ramasser en utilisant ses sous-vêtements. Un ami avait déposé plainte parce qu'un policier l'avait obligé à signer une déposition alors qu'il avait les mains tuméfiées et ensanglantées. Deux ans plus tard, un soir à un contrôle routier, cela lui a valu d'être passé à tabac. Si vous signalez à la police qu'un habitant de votre rue fait une nuisance explicitement interdite par le règlement communal et qui dérange beaucoup de personnes, il ne se passera rien. Vous pouvez même vous trouver dans la rue en compagnie de votre agent de quartier pendant que le voisin fait ses crasses, l'agent haussera les épaules. Une fois, j'ai appelé le 101 parce qu'une personne jetait des objets dangereux de sa fenêtre, en visant des passants. Elle avait déjà enfoncé un coup dans le toit d'une voiture. Je me suis fait hurler dessus par le policier au téléphone, prétextant que cela sentait le complot contre cette personne. Un ami avait tout de même réussi à obtenir que des policiers de sa commune viennent voir chez lui, suite au vol de matériel dans son jardin. Un policier a saisi un petit appareil qui se trouvait encore sur le sol et l'a mis en poche, en disant en riant aux autres policiers présents : "ça fera bien dans mon salon !" Traduction du message : "arrêtez de nous embêter avec vos petits problèmes." Pour encore une autre connaissance, le fait d'avoir été convoquée au poste a dégénéré et elle a cru qu'elle allait être exécutée. Beaucoup de mes connaissances sont simplement terrorisées par la police. Elles n'iraient par exemple jamais au poste pour dire qu'elles sont témoin, même pour une affaire grave. Une personne m'a dit que s'il se passe quelque chose chez elle, elle appelle les pompiers, jamais la police. Si les pompiers relaient l'appel vers la police, au moins il y a une trace chez les pompiers qu'elle a appelé, donc la police ne se permettra pas n'importe quoi. Pour d'autres personnes, plus matures, ces policiers souffrent un peu d'incompétence mais surtout d'une immonde lâcheté. Ils vivent la détresse des gens comme une agression et répondent par la violence. Ils ont peur qu'on leur donne du travail et ils ont peur de déplaire à une personne puissante. Quand un civil vient de bonne foi leur signaler un fait, cela leur donne l'impression qu'il s'imagine avoir le droit de leur faire faire leur travail. Ils le vivent très mal... Ces policiers ont développé une mentalité de groupe qui pourrait être comparée à celle des gangs dans les prisons. Ils sont plongés dans un système qui les dépasse et s'organisent pour survivre. C'est un facteur important dans l'effondrement des grandes villes. Mais, ces policiers n'ont pas comme intention de tout laisser se détruire autour d'eux. Un pompier m'a raconté une anecdote presque amusante en ce sens. Il y avait une alerte au gaz et avec un collègue il s'était placé sur les côtés d'une porte d'un logement et avait toqué. Arrive un policier et avant qu'on ait pu réagir il enfonce le bouton de la sonnette du logement. Le pompier le regarde effaré et lui dit "mais... on est en alerte au gaz !" Le policier le savait et il a rigolé. Il a risqué autant sa peau que celle des deux pompiers, ce qui montre qu'il n'avait pas cultivé l'intention de faire exploser un logement. Il était juste neurologiquement incapable d'exercer le métier de policier. Il existe aussi de vrais policiers... des gens humains, capables, efficaces... mais la structure les inféode aux incompétents. Ni le public, ni les vrais policiers, ne peuvent obtenir gain de cause contre les gangs. Un vrai policier qui fait consciencieusement son travail peut même avoir de sérieux ennuis. Parce que, la structure de pouvoir au dessus de lui est elle-même incompétente et engluée dans des mécanismes de compromission et de survie.

Que faut-il faire contre cela ? Il faut faire ce à quoi est sensé servir l'enseignement dans une démocratie moderne : dénoncer les peurs et les superstitions, obtenir que les individus soient capables tout à la fois de refuser d'avoir un comportement crapuleux et de dénoncer les comportements crapuleux quand ils en voient. Capables, de ne pas élire des personnes qui n'auront pas d'autre ressource pour survivre que de détourner et de redistribuer les moyens du système et d'étouffer toute vie sous eux. Si on commençait déjà par faire en sorte que les enfants deviennent capables d'exercer un métier, cela leur donnerait au moins une base de sens des responsabilités et de l'organisation sociale.

Il faut renoncer à cette idée selon laquelle celui qui décide avoir le droit de brûler votre vie et l'avenir de vos enfants, est forcément plus malin que vous.



Eric Brasseur  -  21 novembre 2013
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